Je
Suis
Agriculteur
Ce n’est pas juste mon travail, c’est un mode de vie que j’ai choisi.
J’ai choisi une activité qui contribue à permettre à la population locale de mon espèce de remplir leurs assiettes et de donner à leurs corps les matériaux et l’énergie nécessaires à leur survie.
C’est l’activité que j’ai choisi pour gagner ma vie, pour la remplir aussi en partie.
Je suis en grande partie agriculteur.
Le lieu vert : l’univert
Je suis installé dans un contrefort du littoral breton. Ce bout de planète fait le dos rond à la mer, au vent aussi en grande partie. Il abrite une petite vallée avec ses versants nord et sud. C’est un univers boisé très diversifié. Une sorte de petite Amazonie du coin. Un univert chlorophyllien monochrome qui sature le regard. L’impressionnant « enfer vert » est pourtant d’une richesse incroyable pour peu que l’on s’y arrête un peu, que l’on fixe la palette impressionniste qui s’imprime sous notre regard qui apprend alors à lire et à , que l’on prenne le temps, que l’on se mette au rythme de la nature. Prendre le temps de se laisser éveiller par la nature. On y développe alors une intimité qui doit frôler quelque part du bout des doigts nos origines forestières et arboricoles. Réminiscences du temps long accessible par la grâce du temps lent.
Si la lenteur nous permet de voir en arrière, peut-être peut-elle aussi nous permettre de voir loin devant ?
Le couloir : vert-de-gris
Un univers qui devient l’habitat de l’agriculteur et dont la richesse constitue un écosystème que l’on se prend d’autant plus à chérir qu’il est rare. Les espaces naturels sont poussés de plus en plus loin des villes avec l’étalement urbain grandissant, l’artificialisation des terres. Les continuités urbaines s’étirent et les coupures vertes sont des espaces entre parenthèses, qui indiquent juste au conducteur que l’on va passer à une autre continuité urbaine. Je suis donc en zone périurbaine, au croisement de trois continuités urbaines à la périphérie proche, au contact de l’urbain. Une zone de contact, de transition abrupte. Couloir vert-de-gris. Une zone de contrainte aussi. Toute la nature potentiellement vivante, repoussée dans ces zones, doit y vivre de manière concentrée.
C’est de la théorie. Car bien entendu, dans la pratique, de nombreuses populations disparaissent ou diminuent, des espèces entières aussi, lors de la disparition de leur habitat. C’est ce que l’on appelle la diminution de la biodiversité : la diminution (1) du nombre d’espèces, (2) des populations et donc de la diversité génétique de chaque espèce, (3) des écosystèmes (les habitats en quelque sorte mais aussi la diversité des interactions du vivant). Mais le sauvage restant doit faire avec… ce qu’il reste « d’exploitable » si j’ose dire. Excusez-moi pour cet anthropocentrisme déplacé. Là encore, la pauvreté de ce qui reste ne peut générer d’équilibre et fait chuter les populations. On se retrouve alors avec des dysfonctionnements en chaîne : maladies, espèces invasives, déséquilibres… La boucle est bouclée. Le cercle vicieux. La spirale infernale. En sciences, on appelle ca des boucles de rétroaction positives.
La nature fait ce qu’elle peut sous la contrainte humaine. À l’échelle globale, les conséquences sont gigantesques et bien difficiles à se représenter consciemment. Dérèglement du système climatique de la planète, effondrement de la biodiversité « sixième extinction », tension sur la ressource en eau, tension sur la ressource en terres agricoles et baisse de la fertilité des sols (un des paramètres cruciaux de la santé d’une civilisation historiquement), etc.
Les continuités écologiques cèdent la place aux continuités urbaines. La sédentarisation et l’agriculture avaient fait des trouées marrons dans le vert. Le développement des villes grignote le vert pour laisser une majorité de gris sur bien des surfaces émergées du globe, la nature réussissant à couvrir la misère de ciment, de béton, de bitume, de fibro et d’amiante dans les zones abandonnées par l’exode rurale et ses villages et hangars agricoles désertés. A tel point que des gens achètent des terrains qu’ils croient naturels pour se rendre compte que des tonnes de déchets sont ensevelis sous la verdure, rendant ces terrains quasi-inexploitables. Nos déchets venant même former des continents flottant sur les océans et la verdure terrestre cache souvent bien des friches de déchets, des hangars d’élevage intensifs abandonnés. La culture de la terre brulée a fait rage et l’on continue de se déplacer sans réaliser que l’on a déjà fait le tour. La nature est bafouée, ridiculisée, appauvrie, et souvent réduite à son plus simple appareil, elle qui est complexité et richesse. Voilà l’héritage que bous laissons à nos enfants. Une planète poubelle. Je ne parle même pas des liquides déversés dans les eaux et des gaz de combustion et d’incinération polluant la couche d’atmosphère de la planète de nos enfants et leurs poumons.
Nos règles d’urbanisme sont conscientes d’une certaine importance des continuités écologiques. Nous faisons partie de la nature et si nous ne respectons pas les autres éléments de cette planète, c’est tout le système qui repose sur moins d’éléments, et au final davantage sur nos seules épaules, pour avoir à faire face à davantage de dysfonctionnements et de déséquilibres. Ceci est retranscrit dans les textes pour préserver l’équilibre de notre monde. Pourtant, sur le terrain, cela reste une lutte permanente.
Je suis donc dans une discontinuité écologique en milieu périurbain, au croisement de trois villes, trois centres d’urbanisation. J’habite un couloir. Une coupure. Une balafre verte.
L’observatoire
Du haut de ce flan de colline, on bascule et plonge donc dans un paysage qui courre vers la mer sur trois kilomètres. Je me sens bien près de la mer, comme habité par son énergie. Comme aspiré par l’étendue et la masse d’eau. Aspiré et inspiré.
Remonté à bloc, les pieds arpentant cette colline, je peux aussi voir ma société, les échanges, les flux, le port. Les interactions matérielles et sociales.
De ce couloir, de cette frontière, je produis, j’intéragis, j’échange, je suis au coeur des flux et à la fois à l’écart physique. Observateur « privilégié », atypique en tout cas.
Hop, inspiration prise, je peux rebasculer dans mon petit
L’enjeu est essentiellement le sol.
micro-organismes
La coupure virale du système social : l’arrêt des interactions
À la recherche de l’impunité perdue
Au dela de l’immunité parlementaire ou diplomatique
Le Nous
De ce couloir, je produis des légumes et des fruits qui permettent à la population locale de mon espèce de remplir leurs assiettes et de donner les matériaux et l’énergie à leurs corps nécessaires à leur survie.
C’est l’activité que j’ai choisi pour gagner ma vie, pour la remplir aussi en partie.
Je suis agriculteur dans un système solaire. Un système sol – air- eau pour être plus précis.
Le minéral, l’air et l’eau, avec l’aide de l’énergie solaire, donnent naissance à la vie.
Et la vie a formé le sol de ma planète par décomposition du vivant. C’est des cycles, et ça roule plutôt bien.
Nous dépendons tous du sol sur lequel nous nous tenons sur notre planète.
La vie du sol fait un travail qu’il serait impossible de remplacer techniquement.
Pour nourrir la population locale humaine, je récolte notre production et je dois en retour nourrir la vie du sol (qui abrite la majorité de la « biodiversité » de ma planète) et la déranger le moins possible, sans quoi je perdrais notre sol et sa fertilité pour les générations à venir.
J’ai de la chance, à ma connaissance je suis tombé sur la seule planète abritant la vie.
J’aimerai connaître des agriculteurs dans d’autres systèmes solaires.
En attendant cette éventualité, du haut de mes murs verts, je suis en bonne place pour observer ma société.
Oui, mon territoire agricole est entouré de murs pour ainsi dire dans mon couloir. Un couloir écologi que on appelle ca. C’est sensé assurer des continuités écologiques pour faire écosystème et on croise les doigts pour que la vie ne remarque pas qu’elle s’est faite avoir en nous laissant gérer ce qui était des écosystèmes vibrants. On parle aussi de coupure verte de manière plus utilitariste. Il faut un peu de vert pour couper les larges zones grises pour bien délimiter les changements de communes. Le vert est une frontière, un mur, une couture, des pointillés surtout pour y découper les villes aux ciseaux tout du long.
Je vous écris donc d’un couloir, d’une coupure. Drôle de métier, drôle de position. Et il faut faire attention car une coupure ca peut s’infecter. Et à observer la nature et la société de ma colline sauvage, j’ai pu suivre l’infection du coronavirus avec un certain recul, de manière un peu excentrée, décalée.
Décalé comme mon existence, engagée dans l’alimentation de ma société, ce qu’il y a de plus intime, viscéral : l’assiette et le ventre, mais en étant au jour le jour au contact et en prise directe avec la nature la plus réelle, la plus fonctionnelle. Pas juste un décor. Un ici et maintenant encré dans un temps naturel, saisonnier, durable. Pas une course, dans un monde citadin au pas de course, grisé par sa temporalité vertigineuse, frénétique, découplée de son origine naturelle.
Laissez-moi vous conter ma vision, mon variant, du coronavirus.